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La maladie, sort divin ou péché matérialisé ?

La maladie et la mort nous ont accompagnés cette année, et la schizophrénie prend forme dans le dilemme de la vaccination. Pour trouver du réconfort, historiens, journalistes et éditorialistes se sont lancés dans la lourde comparaison avec la peste et les épidémies historiques. Avec le confinement, nous avons effleuré la folie de la puple des doigts et avons été confrontés fronalement à la dépression. Qu'en est-il dans la littérature ?


Quand nous parlons de maladie et d'épidémie dans la littérature, nous arrivons très rapidement au titre de Camus : "La Peste". Mais parlons aussi de folie, de schizophrénie, ou d'handicap pour ce (petit) volet.


Dans l'ouvrage La Nausée de Jean-Paul Sartre, le discours à la première personne du singulier centre le récit autour de la folie du personnage. Un travail ardu mais possible uniquement dans la littérature, étant donné que la folie de Jean-Baptiste Grenouille dans Le Parfum de Süskind a été parfaitement intraduisible à 'l'écran. Ce décalage, nous le devons à l'usage unique de la première personne dans les ouvrages, qui n'est pas séduisante dans les films, où nous voulons absolument envie d'assouvir notre curiosité, mettre un visage sur le fou. Or nous n'avons pas besoin de cette "externalisation" du personnage. L'histoire d'Antoine Roquentin dans La Nausée ou de J-B Grenouille gravite autour d'une folie, qui devient leur unique identité. La folie devient leur attribut, faisant complète abstraction de leur physique. La folie n'est donc traduisible que par une ambiance sémantique, un champ lexical et un vocabulaire précis, là où l'art visuel ne s'appuiera que sur des techniques de tournage, des choix d'ambiance visuelle et de scénario. Le film appelle à une vue extérieure, lorsque la littérature nous plonge dans la folie (dans ces cas de figure précis je le rappelle).


Ainsi, comment retranscrire à l'écran cette prise de conscience d'Antoine Roquentin "ce qu'il y a de curieux, c'est que je ne suis pas du tout disposé à me croire fou, je vois même avec évidence que je ne le suis pas : tous ces changements concernent les objets". Un point important qui pourrait même ravir les adeptes de jeux vidéo, plus particulièrement ceux ayant joué à "Layers of Fear". La folie ne se traduit que par le déséquilibre et le naufrage individuel. Les personnes environnantes font écho mais ne la perçoivent pas d'une manière suffisamment profonde et juste pour la transmettre aux spectateurs. La littérature et l'immersion des jeux vidéos vont de pair. Bien que l'image et l'explicite peuvent nuire à nos émotions et à notre conception de la folie, de sorte que les ouvrages sont les seuls et uniques enveloppes de la folie et de notre propre obscurité. Ils parlent à notre inconscient fou et déséquilibré, le "ça" de Freud. Comment remettre à l'écran cette formidable remise en question : "peut-être bien, après tout, que c'était ne petite crise de folie. Il n'y en a plus trace. Mes drôles de sentiments de l'autre semaine me semblent bien ridicules". Le dialogue dissonant entre différents stades de conscience ou de raison font de ces personnages les mythes de notre rationalité.


 

Un autre exemple ? Très bien, parlons de Louis Pian dans La Pharisienne. Exemple intéressant puisque nous prenons le rôle de spectateur face à la folie de la belle-mère du personnage principal. Un procédé intéressant, car il met en valeur la mise en second plan de l'entourage d'un fou. Même si nous sommes cet entourage. Dans un livre écrit à la première personne, en prenant la place d'un schizophrène, notre vie gravite autour de la folie. Lorsqu'il s'agit d'un ouvrage à la première personne sur une personne extérieure, notre vie et perception, gravite autour de la folie d'une personne extérieure. Cette fois-ci, le profil et le parcours de Brigitte Pian permet d'opposer des modes de vie, un dilemme intérieur reniant ainsi la sagesse de la religieuse à l'instabilité "scrupuleuse" et animale, dérogeant à sa première nature : "elle ajouta à mi-voix, les dents serrées et avec une brusque violence : "Octavie... je vous demande un peu ! Toutes des chiennes..." lorsque l'instituteur de son beau fils entretenait une relation avec cette même Octavie. Les principes religieux et la confrontation à une situation précise, ici apparentée à la luxure, sont l'élément déclencheur, que nous voyons au travers de Louis Pian. Le naufrage violent d'un comportement religieux, en une sorte de pulsion violente alimentée par la religion, mais obnubilée par la rage et l'instabilité dénature sa conviction.


 

L'ouvrage formidable de Teulé, Entrez dans la danse prenant place en 1518 lors de l'épidémie dansante à Strasbourg retranscrit une autre forme de folie. Une folie collective, joyeuse, inconsciente, bestiale, douloureuse mais pourtant si humaine par son affection inexpliquée à la musique ou au spectacle vivant. La bestialité se retrouve complètement dénaturée, en une sorte de pathologie humaine, où l'Homme danse à s'en faire saigner les pieds, à en mourir de faim et d'épuisement. Pour autant, l'ouvrage présente les danseurs comme heureux mais inexpressifs. Dans une période où les parents mangent leurs enfants, les excréments et où les animaux se sont transformés en carcasses rongées et dépouillées, ce n'est ni la peste ni l'intoxication qui ravagent, mais la danse. Comme une folie punitive, pour épargner l'Homme affamé et punir l'anthropophage. Pourtant il y a une histoire d'amour, celle d'un couple marié, où l'homme voit sa femme prise de cette transe qu'il ne comprend pas. Il la verra danser sans expression avant de devoir être évacuée à l'extérieur de la ville pour ne pas contaminer d'autres personnes. Il la suivra, compréhensif de cette folie, où l'homme mange ses enfants et où la folie paraît être le salut de Dieu, qui leur aurait interdit la simple mise à mort.

Les danseurs ne se feront pas tuer. Ils seront simplement évacués dans une ville dédiée, à l'extérieur de Strasbourg, là où se retrouvaient les malades de la lèpre et autres cas. Des catapultes leur envoyaient des provisions à distance. Face à cette folie collective, inexpliquées bien que déjà connue dans d'autres épisodes historiques, les habitants du village ne lutteront pas. Comme une manifestation pacifique de leur désespoir, les strasbourgeois "malades" danseront sans fin, se verront attribuer un espace adéquat pour danser et ne plus s'abimer physiquement sur les pavés de la ville. Les médecins accusaient un "sang chaud" mais au lieu de procéder à des saignées, les nobles et médecins les encourageaient avec de la musique sur la scène, espérant les épuiser ainsi et pour écarter la sentence divine, spirituelle ou astrologique du diagnostic. En vain. Teulé montre la contagion de cette folie, comme une vérité universelle silencieuse, contenue dans des pas incohérents, séduisant quiconque approuvait l'état de folie dans lequel se situait la population de Strasbourg.


Comme perturbés par l'altération des liens profonds comme l'amour, la dignité, l'amitié, l'honneur, les strasbourgeois perdent pied et voient la danse comme unique échappatoire. Sentiment que le réalisateur Jonathan Glazer a tenté de reproduire en faisant le lien avec l'épidémie de COVID-19 et du confinement. Comme la rupture du fonctionnement normal de l'Homme, la danse devient la réponse normée à la folie. Une comparaison peut-être hâtive, mais combien de temps l'Homme peut-il se dénaturer et forcer des comportements contraires à sa nature sans sombrer dans la folie et l'aliénation ?


La folie dansante, ou la dichotomie dans l'inconscient de Brigitte Pian nous sont-ils désormais familiers ?






1 Comment


Dame Naturis
Dame Naturis
Jul 15, 2021

Tu m'as donné envie de lire "Entrez dans la danse", je n'avais jamais entendu parler de cette folie strasbourgeoise, ça m'intrigue !

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