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1.7 Sonia

[ extrait du 2 octobre 2018 au 22 octobre 2018 ]


[ Sonia est une femme de 31 ans, venue de Roumanie pour épouser Jean. Couturière à Bucarest, elle n'a pas pu retrouver de poste similaire à Paris et devient hôtesse de caisse ]


[ extrait traduit ]


8 octobre 2018


 

Je l'attendais avec impatience. L'invitation formulée hier avait semblé lui plaire, plus qu'à attendre 17h. Il n'est que 15h. Je vais pouvoir réfléchir au prospectus, bien que j'aie déjà essayé hier soir de trouver un lien logique avec cette affaire d'artichaut, je vais avoir besoin de plus de temps, et comme je suis seule sur ce coup là... Ça ne va pas être simple ! A priori, l'artichaut était au centre d'un dessin au sol circulaire. De là à penser que c'est un pentagramme, je pense qu'il ne faut pas encore abuser Sonia. Même s'il y avait 5 monticules autour. Mais qu'est ce qui pourrait bien "entourer" un artichaut ? Je veux dire, quand on regarde dans la rubrique jardinage, je ne vois pas vraiment quel intérêt il y aurait à entourer cette plante, d'une quelconque autre végétation. Hier soir, je m'étais intéressée à la symbolique du légume dans une quelconque culture. J'ai lu que les hiéroglyphes égyptiens l'utilisaient pour qualifier la fragilité humaine, mais c'est bien la seule info que j'ai trouvé dessus d'intéressant. Autrement, il s'agit simplement de textes parlant de ses vertus aphrodisiaques. À moins qu'Agatha ne soit une farceuse, je vais garder l'espoir qu'il s'agit de la première hypothèse, pour garder un peu de suspense. Ça m'embêterait qu'elle ne soit qu'une pauvre déséquilibrée souhaitant choisir l'Homme qui piquera son doigt au pic de l'artichaut... Une nouvelle version de la Belle au Bois dormant plutôt grotesque.


Je vais creuser un peu mes recherches, en attendant plus d'informations. Quand je travaille c'est impossible d'avoir un raisonnement clair, avec toutes ces interruptions. Je dois néanmoins les retranscrire tant que c'est encore frais dans ma tête. À 17h05, elle arrive, toujours aussi exubérante, avec une robe en velours côtelé lourd et épais moutarde. Autant dire qu'avec ses cheveux bleus et rouges, tout le magasin a détourné le regard. Je la suis du regard un petit moment, et me rend compte qu'elle ne se perd pas comme d'habitude dans les rayons de fruits et légumes, mais s'empresse d'aller dans le maigre rayon papeterie (si on peut appeler ça un rayon). Quelques feuilles A4 simples, des feutres et un carnet lambda. Elle revient aussitôt à ma caisse sans croiser mon regard. Une fois toutes ses courses méticuleusement scannées, elle me dit tout naturellement qu'elle m'attendra à la sortie.


Le temps de finir les trois clients restant et fermer ma caisse, je m'empressais dehors. Je lui demandais naïvement si les feutres étaient pour un proche. Elle me répondait amicalement qu'elle n'avait personne avec elle, en France. "Chouette au moins un point commun" m'étais-je même permis de sortir avec un brin de sarcasme. J'ai essayé de me frayer un chemin dans les multitudes de questions qui me traversaient l'esprit à cet instant précis, mais j'ai fini par avouer l'avoir vue distribuer des prospectus dans le quartier. Sans être déstabilisée, elle m'a présenté cela comme une contestation des différents travaux dans le quartier et une mise à l'étrier de son activité d'agents immobilière. Convaincue ? Pas du tout. Ça me paraissait beaucoup plus bancal que ma théorie sur les artichauts et les Égyptiens. Quel agent immobilier en devenir ferait une approche aussi louche ? Même les quelques écologistes du quartier ont trouvé ce message un poil trop mystique. Je lui ai proposé de faire un tour dans le parc Étoile, en face pour essayer de la faire dériver vers les plantations. Je passerai bien évidemment sur toutes les personnelles qu'elle m'a partagé. Entre ses différents amours, ses échecs de carrière, ses choix stylistiques... J'ai perdu le fil, sacrément bavarde la dame. On arrive au parc Étoile, poussant la conversation en essayant de l'étendre le plus longtemps possible pour lui faire perdre le fil. Elle s'étonne à un moment que je cherche autant à quitter la foule, sans vraiment s'en inquiéter, de sorte que nous continuons tranquillement vers l'endroit concerné. Je tente une remarque, "c'est drôle, j'habite ici depuis 2 ans et je n'étais jamais venue dans cette partie du parc. Ça ne m'étonne pas il n'y a rien. Je me demande pourquoi ils prennent le temps de planter des choses sur cette étendue de pelouse complètement vierge". Je scrutais son visage, qui ne laissait transparaître absolument aucune émotion. Comme si elle avait la tête ailleurs et qu'elle n'avait sincèrement aucun lien avec l'endroit. Pourtant je l'avais vue, avec ses cheveux rouges et bleus. Comment se tromper. Elle devait être bonne cachotière, ou alors elle considérait le sujet beaucoup plus futile que ses anecdotes dans le port d'Amsterdam. Mais la conversation tombait à plat, elle aurait pu rebondir dessus, si vraiment elle n'avait rien à cacher. Je disais une dernière fois "je suis restée bloquée sur cette foutue pelouse, je ne savais pas que la ville avait engagé un jardinier pour le parc. Vous l'avez croisé dans les alentours ?" Ce à quoi elle me répondait par la négative, en affirmant que, bien qu'elle soit régulière dans ses promenades au parc, elle n'avait jamais vu un quelconque jardinier se promener sur les sentiers. Et ça aura été notre dernier échange avant qu'elle ne me congédie poliment, en complimentant mes qualités d'auditrice. Je rentrais avec encore davantage de mystères en tête, auxquels je pourrai penser en préparant le dîner de Jean.

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